lundi 15 octobre 2007

Livraison à d'homicide

Quand la livraison de pizzas devient un sport de l'extrême trop rarement vanté...

A Bordeaux, étudiant, je prends un boulot de livreur de pizzas. Période d’essai : un mois. Le jour de l’embauche, l’associé du patron m’inflige une formation express où il est principalement question d’hygiène et de sécurité. Vient le moment où je dois faire connaissance avec les mobylettes. Là, l’associé me laisse entre les mains d’un livreur expérimenté qui m’entraîne cinq centre mètres plus loin dans un garage où sont parqués une dizaines d’engins rouges à coffres portant l’effigie de la mascotte maison : un coyote. Il en appelle à mon adolescence pour m’indiquer le mode d’utilisation des véhicules et comme j’en essaye un dans la cour du garage, je m’inquiète de l’état général de la flottille. Pneus lisses, sous gonflés, freins quasiment inexistants. J’en viens à évoquer les règles de sécurité dont l’associé m’a rabattue les oreilles un quart d’heure plus tôt, la plus édifiante concernant l’interdiction absolue de courir dans le local de fabrication des pizzas – un exercice à la fois compliqué (l’endroit cumule à peine trente mètres carrés envahis d’un mobilier industriel à angles aiguës) et relativement inévitable (on est à la commission et en concurrence les uns avec les autres). Nous sommes au mois de novembre, la pluie devient quotidienne, la conduite sur de tels engins, de surcroît la nuit, me paraît particulièrement risquée. A cela, mon collègue donne une réponse toute faite : « T’inquiète, de toute façon, en général, le premier mois, tu te viandes au moins une fois ! »
Je ne déroge pas à la règle. Un mois jour pour jour après ma première livraison, il flotte, une voiture me grille une priorité, je presse les freins, en vain et je termine ma course sur le capot du chauffard. J’appelle le patron, lui signale que je suis en carafe, la mob en vrac. Embarrassé, il me demande où je suis et me dit qu’il m’envoie quelqu’un de suite. Dans le dix minutes, un collègue arrive. Je pense qu’il va m’aider à rentrer, d’une manière ou d’une autre : nibe ! Il doit récupérer mes pizzas pour aller les livrer dare-dare avant de prendre les 10 francs de pénalité déduit au client en cas de retard sur la demie heure promise. Et il repart au quart de tour. Je rappelle le patron, un peu irrité. « Elle roule encore la mob ? » me demande-t-il. La fourche est tordue, impossible de redémarrer. « Bon, ben ramène-là ». Normalement, le lendemain j’ai mon entretien avec lui de fin de d’essai. Seulement, prendre un CDD voué à la chaise roulante, j’ai moyennement envie. « Non, on va pas faire comme ça, je lui dis. La mob, je vais l’attacher à un poteau et puis je vais rentrer à pied. »
Le lendemain, en guise d’introduction, le patron me dit : « Bon, tu te doutes de ce que je vais te dire ? ». Je ne doute de rien du tout et j’attends. « Ecoute, Sébastien. Je trouve que tu es consciencieux comme garçon, le problème c’est que tu es un peu trop lent en livraison. Et puis, je sais pas, on a l’impression que t’es pas heureux de faire ce job. T’es pas très souriant, tu manques d’entrain. Alors ça va pas le faire. » Mince alors…

Sébastien Gendron

1 commentaire:

christophe a dit…

ça me rappelle mes années de fac aussi... j'avais un pote livreur de pizza en mobylette et tout le monde craignait d'aller dans les cités où les gars t'atendaient au carrefour avec une batte de base ball pour te faucher ta on "pérave" comme dirait Gendron